Trois ans dans la marine
Souvenirs

Matricule 8894T52

J'avais dix-sept ans, je n'avais plus envie de continuer mes études, je rêvais d'une vie plus trépidante. Comme la majorité des jeunes de mon époque, je ne connaissais la mer et les pays lointains que par les livres d'images et quelques films en noir et blanc. Il y avait un livre qui m'avait particulièrement marqué ainsi que le film c'était Pêcheur d'Islande. Peut-être faut-il y voir aussi un peu d'atavisme, car mon père me racontait que mon grand-père avait participé à la conquête du Tonkin dans les années 1880, dans l'artillerie de marine comme bourrelier. Aussi dès que j'ai lu dans le journal que la marine cherchait des engagés, en particulier pour la spécialité radios, sans rien dire à mes parents j'ai écrit. Ayant reçu une réponse favorable, je les ai mis au courant. Ils n'ont pas fait beaucoup de difficultés. Un camarade, Fernand Richardson, dont je parle dans La guerre vue par un enfant, a décidé de me suivre.

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Matricule 8894T52

Nous nous sommes donc engagés à la caserne Thiry de Nancy, destination le centre de formation maritime (CFM) d'Hourtin en Gironde le 20 novembre 1952.

Un souvenir amusant : entre Bordeaux et Lacanau nous avons pris un petit autorail à gazogène. A chaque arrêt le mécanicien montait sur le toit pour faire le plein en charbon de bois, l'autorail allait si vite qu'un marchand passait d'une voiture à l'autre sur les marchepieds pour vendre des gâteaux par les fenêtres.

Dès notre arrivée à l'incorporation à Hourtin, les gars qui étaient là à l'entrée se moquaient de nous en criant « Ah ! les beaux cheveux », en effet nous avons été dirigés vers ce que nous pourrions appeler des coiffeurs, c'étaient des gars qui n'avaient jamais fait ça de leur vie et qui se régalaient de nous mettre la boule à zéro. Et là le bagne a commencé.

On nous a amenés à l'habillement et au pif nous avons touché nos tenues d'uniforme, souvent trop larges (ils avaient peur que l'on grossisse) puis à la voilerie nous avons touché nos hamacs, sans nous montrer comment nous devions régler les araignées, si bien que la première nuit pas mal se sont retrouvés par terre. Au matin ça nous a fait tout drôle d'être réveillés au son du clairon.

Après avoir passé toutes sortes de visites médicales et subi une première piqûre, nous avons été incorporés, c'est à dire que nous avons touché le ruban légendé marine nationale pour mettre à notre bonnet et nous avons changé de bâtiment.

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L'incorporation à Hourtin

À ce moment il s'est mis à faire très froid, de la glace s'est formée sur le lac, nous devions la casser pour sortir les embarcations pour faire de la voile ou de l'aviron, nous n'avions pas le droit aux gants et nous souffrions beaucoup de nos mains gelées, de même pour le maniement d'armes. Un jour avec quelques camarades nous étions de corvée de lavage de hamacs dans le lac, nous avions si froid aux mains que certains en pleuraient. Dans notre bâtiment les canalisations avaient gelé, pour les toilettes nous devions sortir.

Lors de la deuxième piqûre, toute la compagnie a été malade, le vaccin était certainement de mauvaise qualité. Ceux qui avaient la plus forte température ont été dirigés vers l'infirmerie, les autres ont dû se débrouiller, sortir dans le froid et se faire rappeler constamment à l'ordre car pour se déplacer dans le camp il fallait être en groupe et marcher au pas.

Deux mois passés à faire du sakotage (maniement d'armes), boscotage (nœuds et navigation), corvées, gardes, test divers pour être dirigés vers les différentes écoles de spécialité et c'est avec joie que Fernand et moi nous avons été admis à l'école des radios des Bormettes. Premier groupe 1953.

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Ecole des Bormettes - Le château du Vernet

Ecole des Bormettes

Là quel changement ! Déjà en descendant du train à Hyères, cette avenue devant la gare bordée de palmiers, nous avions l'impression d'avoir changé de continent. L'école des Bormettes, près de La Londe-les-Maures était composée de baraquements en bois dans lesquels nous allions étudier et vivre, sans murs, que des mimosas pour limite — j'ai gardé la nostalgie de leur parfum —, et la vue sur la grande bleue avec les îles d'Hyères à l'horizon. Des palmiers, des cactus, l'exotisme quoi, le camp était dominé par un château : le château du Vernet et son extension, l'Astrolabe, où nous allions tous les matins pour la levée des couleurs ainsi que pour y prendre nos repas. Il y avait aussi la prison où (il y a maintenant prescription) j'ai gardé Alain Delon qui avait fauché du matériel radio pour l'un de ses copains radioamateurs. J'ai su seulement quelques années plus tard, au cours d'une période militaire à l'école, qu'il venait de tourner son premier film.

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Plusieurs heures de morse par jour

Le temps était magnifique, nous n'avions pas loin pour aller à la plage, dès le mois de mai nous avons commencé à nous baigner, la discipline était assez souple, notre principale activité était d'apprendre notre métier : morse, théorie radio. Seul bémol, le soir nous étions bouffés par les moustiques, les salins d'Hyères étant tout près.

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Sortie à La Londe, trois meusiens : Fernand à droite, Guy Chalons au centre au fond et ma pomme à gauche
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Lourdes — L'amitié interarmes

Un entracte pendant nos cours : un détachement de volontaires est allé à Lourdes pour participer au pèlerinage militaire. Des milliers de soldats de toutes les armes, dans leurs uniformes traditionnels, étatent présents, c'est à cette occasion que nous avons touché les vareuses blanches. Les gens nous prenaient pour des Américains. Nous avons couché dans les tentes marabout montées par les parachutistes, à cette altitude nous n'avons pas eu chaud.

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Sur le Richelieu devant les fameux 380

Six mois se sont passés dans ce paradis terrestre et pour clôre notre formation, nous avons fait une croisière de quelques jours sur le Richelieu. Bonheur, c'est la première fois que nous naviguions, enfin ! Mais là quelle surprise, l'immensité de ce bâtiment, nous passions notre temps à demander notre route, que ce soit pour trouver le PC radio ou la cambuse.

Et c'est l'examen de fin de cours, nous sommes réunis dans une salle, les embarquements sont inscrits au tableau et chacun à son tour, suivant son classement, choisit le sien.

J'ai choisi au hasard le croiseur Montcalm surtout pour être avec mon camarade Fernand, je dois dire que je ne l'ai jamais regretté, il était magnifique et en plus c'était le bateau qui à l'époque voyageait le plus, si l'on excepte la Jeanne qui faisait régulièrement le tour du monde avec les élèves officiers.

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Nous étions 108, Les Bormettes
Promotion l'Herminier - 30 juillet 1953

Nous avons eu alors le droit à neuf jours de permission à Verdun, mais suite ou grâce à des grèves, nous en avons eu vingt-deux. Il faisait un temps magnifique, le matin on allait se faire pointer à la caserne à Thierville, nous faisions le mur, si bien que nous passions nos journées à la plage au bord de la Meuse. Au bout de ce temps nous avons été embarqués dans des camions, déjà pour Metz à la base 901, il y avait tellement de militaires que dans notre cas nous avons dû passer la nuit dehors dans l'herbe. Le lendemain les camions nous ont emmenés à Dijon où nous avons été embarqués dans le premier train plus que bondé, le train a roulé toute la nuit en s'arrêtant tout le temps. Nous avons essayé de dormir sur nos sacs dans le couloir et lorsque nous sommes arrivés à l'arsenal de Toulon, nous avons appris que le Montcalm était parti en Grèce pour le tremblement de terre. Nous avons donc passé la nuit à la compagnie de garde et le matin un matelot nous a dit que le Montcalm venait de franchir la passe. On a rendu vite fait notre hamac et on s'est dépêché de rejoindre notre bord.

Le Montcalm

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Croiseur Montcalm, le bateau de notre jeunesse

Enfin notre vraie vie de marin va commencer. Qu'il est grand et qu'il est beau ce bateau, je vous jure que nous étions émus quand nous sommes montés à bord.

Pour notre embarquement, rien de spécial : passage par le BSI (bureau du service intérieur), réception par le capitaine d'armes (le Bidel en termes familiers), direction vers notre poste (le poste 6 tribord réservé aux transmissions, radios, transfilistes, timoniers). Le poste est le lieu de vie des matelots, c'est l'endroit où l'on dort, où l'on mange (car il n'y a pas de cafétéria) et où l'on passe une grande partie de nos loisirs, lecture, jeux de cartes et autres. Le chef de poste nous indique notre place de table puis comme d'habitude nous sommes allés chercher nos hamacs à la voilerie (trois ans dans ce couchage, nous y avons bien dormi, bercés par le roulis quand il y avait un gros temps) et notre vie à bord commence. Nous allons passer deux ans dans ce poste où nous étions une soixantaine, dans la plus grande promiscuité, et pourtant il n'y eut jamais de crise grave, quelquefois un petit coup de gueule mais c'est tout.

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Le poste d'équipage

Cette vie est réglée comme du papier à musique : sept heures branle-bas, un quart d'heure après, au clairon : la marche, les hamacs doivent être pliés et rangés dans le bastingage, les tables et les bancs que nous avions mis au plafond sont descendus pour le petit déjeuner, toilette et à huit heures appel puis poste de lavage. J'avais comme travail d'astiquer les lettres en cuivre des plaques valeur et discipline à l'aide du « Naol ». Puis le poste d'entretien, chacun vaquait à des occupations professionnelles. En plus de jour ou de nuit nous devions assurer le quart de veille au récepteur.

Pour les repas, chacun à tour de rôle, on allait à la cambuse pour chercher le pain, le fromage et le vin (le café le matin était servi à la cuisine) et l'autre allait à la cuisine avec la gamelle à double compartiment et une assiette dans laquelle on mettait l'entrée et quelque fois avec une autre pour un dessert, un vrai jonglage surtout quand il y avait du mauvais temps.

Nous étions classés par tiers : un tiers corvée, un tiers service et un tiers sortie, nous pouvions aller à terre les jours où nous faisions partie du tiers de sortie ou de corvée. Il faut dire que les radios, comme ils devaient assurer les quarts, ne faisaient ni garde, ni corvée, ce qui suscitait bien des envieux.

Pour aller à terre, à l'appel des permissionnaires, nous devions passer la revue de tenue et si tout n'était pas impeccable, en particulier cheveux trop longs : demi-tour.

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Une partie des radios (photo prise en mer rouge) Nexer, Le Flem, Gros, s/m Denis, me Congar, Gourlaouen, Hugues, Bombardier, Rizetto

Comme chaque fois que le Montcalm rentrait de mer : peinture générale, tout l'équipage à jouer soit du pinceau, soit du marteau à piquer la rouille et comme théoriquement je ne souffrais pas du vertige, avec deux camarades j'ai été désigné pour peindre le haut du mât arrière en noir, travail dévolu aux radios car nous y avions nos antennes. Le reste du mât était peint en gris par les détecteurs. A plus de trente mètres de haut, sans harnais, juste un bout (corde) autour de la ceinture, peindre les vergues cela tenait presque de l'acrobatie de haut vol.

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Roger Hugues dans ses œuvres

J'avais hâte de naviguer, enfin c'est arrivé, nous avons fait la campagne des salins, c'est à dire nous avons tourné en rond autour des îles d'Hyères, le temps était merveilleux. puis nous sommes allés un peu plus loin, à Malte puis à Alger, à Oran, à Mers El Kebir de triste mémoire. Les superstructures des bateaux coulés par les Anglais émergeaient encore de l'eau.

Le 20 novembre 1953, nous faisions des exercices de lutte anti-aériennes, des avions de l'aéronavale nous attaquaient en volant au ras des flots, ils volaient si bas que le vent créé par leurs hélices creusait la surface de l'eau. J'étais en train de prendre des photos du haut de la couronne de veille, je venais d'en prendre une. Alors que j'avançais ma pellicule, l'un d'eux (un SB2C) passa tout près faisant un bruit énorme et soudain un boum et un grand silence. Je lève les yeux, je vois voler des morceaux, le moteur passe au-dessus de bateau, des flammes s'élèvent sur le bord aussitôt éteintes par une vague. Au lieu de cabrer pour s'élever, le pilote a voulu virer mais son aile a touché l'eau et l'avion s'est écrasé sur notre tribord arrière, blessant légèrement quelques canonniers des 40 beaufort. Il y avait deux aviateurs à bord, on a mis des embarcations à l'eau pour recueillir les débris qui flottaient en surface, puis l'équipage s'est mis au poste de bande pour rendre les honneurs pendant que retentissait la sonnerie aux morts. C'était peu avant midi, nous n'avons pas mangé de bon cœur.

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Quelques jours sur la Gloire, ça bouge en Méditerranée

Franco faisait des histoires au sujet du Maroc, et la France pour montrer ses gros bras décida d'envoyer le croiseur Gloire (sister-ship de notre Montcalm) et du 18 janvier au 3 février 1954, comme il leur manquait un radio j'y suis allé en renfort. Nous avons tourné autour des Baléares, passant entre Minorque et Majorque, puis nous sommes partis pour l'Afrique du nord : Arzew, Oran, Mers El Kebir et en rentrant nous avons été pris dans une forte tempête, des vents de force 10.

L'Indochine

La guerre en Indochine faisait rage, Dien Bien Phu était assiégé et bien près de tomber. Nous étions en Méditerranée pour la croisière de printemps qui devait nous emmener à Brest, mais au large de Gibraltar nous avons reçu ordre de retourner à Toulon en prévision de notre départ pour l'Indo avec la Gloire. Nous avons eu droit à 72 heures de permission, juste le temps d'un aller et retour à Belleville pour embrasser nos parents. On leur a causé bien du chagrin ce jour-là. Les nouvelles d'Extrême-Orient qui nous arrivaient étaient terribles et voir partir leurs enfants si loin…

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28 mai 1954 - 12 heures
Nous quittons le quai, la Gloire va en faire autant

C'est parti, en route pour la campagne d'Indochine, le 29 nous passons devant le Stromboli et la nuit le détroit de Messine, très beau spectacle avec les deux villes éclairées : d'un côté Messine, de l'autre Reggio de Calabre. Le 30 nous étions à Port-Saïd, nous avons dû attendre la formation d'un convoi pour nous engager dans le canal de Suez, car les bâtiments ne peuvent naviguer que sur une seule file, un convoi circulant dans l'autre sens au départ de Suez et les deux convois se croisent au milieu dans la région des grands lacs. C'est amusant de voir les bateaux qui naviguent dans l'autre chenal, on a l'impression qu'ils avancent dans le sable, car nous sommes dans le désert. Le soir nous étions à Ismailia, ville au milieu du canal où étaient logés principalement les techniciens du canal. A l'époque c'étaient surtout des Français, mais après la guerre de Nasser, la place a été prise par les Russes, une oasis dans le désert tout éclairée, un beau souvenir.

Le lendemain nous étions en Mer Rouge, en réalité elle est recouverte d'une pellicule orange formée par le plancton et première surprise : les poissons volants (exocets). Ces pauvres bêtes n'ont pas beaucoup de chance, car lorsqu'elles sont chassées, elles sautent hors de l'eau et planent, elles ont des nageoires comme des ailes d'hirondelles, et c'est à ce moment que les oiseaux de mer en profitent pour les attraper.

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Le canal de Suez

Par haut-parleur nous avons été invités à revêtir les tenues coloniales et nous avons rangé pour un bout de temps nos bleus de drap et bleus de chauffe. Nous arrivions dans la zone la plus chaude du monde, nous approchions du tropique. La chaleur dans les postes devînt insupportable, et comme à l'époque les bateaux n'étaient pas équipés de l'air conditionné, juste quelques ventilateurs qui brassaient l'air chaud, chacun de nous a cherché une place pour pendre son hamac dans les superstructures, puis à l'escale de Singapour nous avons acheté des nattes et nous avons couché à même le pont.

Dans la machine la situation était pire, il y faisait plus de soixante degrés, si bien que les douches et les boissons fraîches étaient réservées pour les mécanos. Le rationnement de l'eau se faisait beaucoup sentir, le matin pour nous laver nous faisions la queue devant les lavabos. Comme il n'y avait qu'un quart d'heure de distribution, le premier arrivé remplissait le lavabo, se lavait en tordant sons gant de toilette sur le sol pour ne pas salir l'eau, les suivants à tour de rôle prenaient la place, en général nous étions cinq à nous laver dans le même lavabo.

Il paraît que pendant la guerre, des soutes à eau avaient été remplacées par des soutes à mazout, et comme les bouilleurs d'eau de mer ne fonctionnaient plus, nous en étions là. On pouvait prendre des douches à l'eau de mer, mais comme il n'était pas possible de se rincer, nous étions collants de sel et nous avions la peau tout irritée, nous attrapions la bourbouille et comme médicament il n'y avait que l'alcool iodé.

Le 5 juin nous avons fait escale à Djibouti, puis nous sommes entrés dans l'océan indien et là nous avons essuyé une grosse tempête.

Les 15-16-18 juin nous faisons escale à Singapour, premier contact avec l'Asie, rien à signaler sauf que c'est un port-franc et que la ville est peuplée de magasins où l'on peut trouver à des prix défiant toute concurrence des objets du monde entier. Nous avions touché quelques dollars malais, cela ne nous a pas permis de faire des folies.

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Le gros temps dans l'océan indien

Le passage de la ligne

Il y a encore un demi-siècle, pour voyager loin, très peu de gens prenaient l'avion et en général les voyages s'effectuaient en bateau. Pour en rompre un peu la monotonie, il était de tradition, lorsque l'on passait l'équateur, de célébrer le baptême de la ligne.

Le vendredi 18 juin nous quittions Singapour et nous approchions de l'équateur, nous en avions vaguement entendu parler mais ça se précisait, nous n'allions pas échapper au baptême. Le 17 au soir le garde champêtre accompagné du facteur (à vélo S.V.P.) passe dans les postes. Les impétrants (ceux qui n'ont jamais passé la ligne, nous étions nombreux à en faire partie) doivent retirer auprès du facteur leur convocation à la cérémonie. C'est assez difficile, car ils ont les mains liées et ce document est collé dans le dos enduit de gras du facteur qui est torse nu.

Le jour de la fête l'équipage est réveillé par un tonitruant « Tremblez néophytes » hurlé dans les hauts parleurs. Il y avait trois sortes de membres : nous les néophytes, les chevaliers qui avaient passé la ligne une fois, et les dignitaires qui l'avaient fait plusieurs fois. C'est eux qui vont nous initier.

Début d'après-midi nous sommes rassemblés en maillot de bain sur la plage avant, les charpentiers y avaient construit une sorte de piscine à l'aide de planches et de toile goudronnée.

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La fameuse piscine. Sur cette photo des militaires de la coloniale qui ont fait le voyage avec nous

Un coup de sirène, Neptune et Amphitrite descendent en rappel de la passerelle du télémètre en haut du mât avant, Neptune vêtu de rouge avec une couronne sur la tête et Amphitrite à la féminité douteuse, on aurait eu du mal à trouver une jeune femme, à l'époque il n'y avait pas de femme à bord. Le pacha les reçoit avec les honneurs, Neptune s'assoit sur un trône et prononce son discours :

En ce vendredi, jour de l'an de grâce 1954, moi Neptune qui suscite les tempêtes et commande les flots, je vous souhaite la bienvenue. ô fiers navigateurs. Vous ayant aperçu dans la flamboyante ondée du majestueux Phébus, Mercure, rapide messager, m'annonce l'audacieuse intrusion de votre nef aux confins de mon royaume. Et la fidèle Isis m'annonce que vous êtes l'équipage du Montcalm et que vous venez de France. Soyez mes Hôtes d'un jour.
Mais que vois-je ! Quel est cet infâme troupeau de bestiaux ? Sont-ce des néophytes que vous m 'offrez là ? Ô vile multitude crains mon regard divin.
Vous allez subir un baptême purificateur qui vous permettra peut-être de passer de I'état de non-être à celui de chevaliers des mouillés, colorés, enfarinés. Fiers sauvages des Oula-Oula-Sa-Fait-Bobo, noyez-les tous, je reconnaîtrai peut-être les miens. Boulangers, appliquez la blanche pulvérance.
Ma divine protection vous accompagne jusqu'au terme du voyage. Bonne mer et bon vent. Et maintenant que la fête commence car tel est mon bon plaisir.

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Neptune se leva alors de son trône et se dirigea vers la piscine, accompagné de deux enfants de chœur qui lui présentèrent la liste des néophytes. A l'appel de son nom chacun s'installait sur un siège (éjectable), le coiffeur lui barbouillait le visage avec ce qui était censé être de la crème à raser à l'aide d'un grand pinceau, puis avec un grand sabre ébréché il tentait de le raser. A ce moment ses aides faisaient basculer le néophyte dans la piscine où des sauvages barbouillés de noir lui plongeaient plusieurs fois la tête sous l'eau. A moitié asphyxié, il était alors projeté dehors, là le boulanger l'aspergeait de farine et les cuistots le bombardaient de haricots, puis il était copieusement arrosé avec des manches à incendie sous forte pression. L'initiation était terminée et nous étions devenus chevaliers de la mer.

L'arrivée en Indochine

Le 19 juin au soir, nous sommes arrivés au Cap Saint-Jacques, c'est là que débouche la rivière de Saïgon que nous allons remonter le lendemain. J'étais ému en voyant ce pays, théâtre de tant de souffrances et que nous étions sensés venus défendre.

Nous remontons la rivière, la Gloire devant (elle avait à bord l'amiral croiseur) et nous derrière, tout le monde au poste de combat, ceux qui étaient à l'extérieur devaient porter un casque, l'état-major redoutait des tirs dont nous serions la cible, un avion nous accompagnait. Nous avons bien fait rire les bateaux que nous avons croisés, en particulier le LSD Foudre. Leurs marins étaient torse et tête nus, ils se moquaient de notre crainte. Même à Saïgon, les premiers temps, les sentinelles avaient l'ordre de tirer la nuit sur tout ce qui flottait sur la rivière, et dieu sait s'il en passait. Toute la nuit on entendait des coups de feu.

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À notre arrivée à Saïgon, les autorités et un détachement de marins sur le quai de l'Argonne nous rend les honneurs, à bord tout l'équipage disponible en tenue de sortie doit se tenir au garde à vous au poste de bande. La population nous accueille avec joie, car elle s'imagine encore que notre arrivée va changer le cours de la guerre.

Saïgon est une ville typiquement coloniale, avec sa partie résidentielle et ses quartiers indigènes. Une ville grouillante avec ses cyclopousses, ses marchands sur le trottoir, ses femmes mâchant le bétel et crachant rouge. Quelques parties intéressantes : le jardin botanique, le marché couvert, le BMC (bordel militaire contrôlé) où il y avait plein de jeunes femmes, son nom le Gallieni, mais nous aimions surtout aller dans les paillotes le soir pour manger la soupe chinoise, nous n'avons pas été longs à nous adapter.

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La rue Catinat
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Le boulevard Bonnard
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Le Palace
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Le Majestic
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La cathédrale
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la pagode du jardin botanique
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La vie dans la rue

Très vite nous avons repris la mer pour effectuer des missions de reconnaissance le long des côtes, quelquefois nous avons effectué des tirs au 152 à la demande des troupes à terre.

Carnet de bord. 20/6 au 4/7 Saïgon — Nhatrang du 6/7 au 9/7 — Thui Hoa 9/7 — Phu Hoi 10/7 — Culao Re 11/7 — Tourane du 12 au 16/7 — Culao Cham 17/7 — Fo 18/7 — Culao Cham 19/7 — Tourane 19-20/7 — Iles Norway 21-22/7 — La baie d'Along du 22 au 28/7.

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Le Montcalm en baie d'Along

Du 22 au 28/7 nous avons mouillé en baie d'Along. Quelle merveille, ces milliers de rochers entre lesquels le bateau devait naviguer ! C'est impossible à décrire et des centaines de photos n'y arriveraient pas. Ces rochers émergent de l'eau, leur base est sapée par la mer, si bien que pour certains on se demande comment ils tiennent encore debout et la mer est si claire. Pour naviguer entre eux il faut des cartes car il serait possible de s'y égarer. Beaucoup de rochers typiques ont un nom, comme le chandelier qui était sur le billet de dix piastres. A l'époque personne ne connaissait la baie d'Along, sauf évidemment ceux qui y étaient allés. Maintenant avec le tourisme et les films, ce n'est plus pareil.

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Une anecdote amusante…

Le 14 juillet 1954 nous étions mouillés à Tourane, certainement pour dire que nous étions encore là en force. L'état-major avait organisé une grande revue militaire. Un détachement du Montcalm devait y participer. Deux radios, Gros et moi, ont été désignés pour en faire partie. L'appel était à 8 heures, mais comme j'avais été de quart de minuit à six, habituellement j'avais la possibilité de rester couché jusqu'à huit heures.

Comme je n'étais pas à l'appel, j'ai été appelé par le haut-parleur, je me suis alors pointé en short pour le leur dire, espérant qu'ils allaient partir sans moi. Pas de chance j'ai eu l'ordre de me grouiller, ce que j'ai fait sans hâte. Lorsque nous sommes arrivés à Tourane, des milliers de militaires de toutes les armes en uniforme traditionnel étaient alignés de chaque côté d'une grande avenue. Nous sommes restés là près de deux heures en plein soleil, en attendant que la revue débute. Certains se sont trouvés mal. Enfin elle commence, repos, garde à vous, armes sur l'épaule droite etc. Pour nous qui n'avions pas fait de maniement d'armes depuis pas mal de temps, c'était loin d'être parfait, ce qui avait le don d'énerver l'enseigne de vaisseau et le sako (officier marinier fusilier chargé de faire la police à bord) qui nous commandaient.

Pendant la remise des décorations, alors que nous étions l'arme au pied, dans le plus grand silence, nous avons entendu un bruit tac, tac, tac. C'était Gros qui venait de laisser tomber son fusil sur un rail qui se trouvait malencontreusement là. Toutes les têtes se sont tournées vers nous et nous entendions des rires, les gars disaient : « C'est le radio, c'est le radio » et Gros au lieu de s'étouffer faisait de grands gestes pour faire comprendre qu'il en avait plein le c..

Lorsque nous avons rejoint notre bord, l'officier a donné l'ordre de nous prendre à tous deux la carte de sortie pour nous punir, mais à ce moment le commandant est venu nous voir « bravo les gars vous avez bien défilé et vous avez bien mérité la double ». La double était une récompense dans la marine, nous avions droit à un quart de vin en plus ou un dessert. Le sako demanda alors ce qu'il fallait faire et l'officier en haussant les épaules « laissez tomber » et c'est ainsi que se termina la revue du 14 juillet.

… et un épisode moins drôle

La guerre d'Indochine se termine le 21 juillet 1954, la partition du Viêt-Nam est consommée entre le nord et le sud, la séparation est fixée sur le 17e parallèle non loin de Tourane (Da Nang). Une clause dans les accords de Genève : Passage To Freedom devait permettre aux vietnamiens du nord qui voulaient fuir le régime communiste de quitter librement le Tonkin pendant une période de trois cents jours qui devait se terminer le 18 mai 1955.

Le 8 août 1954 nous étions en baie d'Along, nous avons vu s'approcher de nous des chaloupes de débarquement chargées de civils tonkinois. Ils sont montés à bord et ont été installés sur la plage arrière et dans le poste 10, en principe réservé à la musique quand nous avions l'Amiral escadre à bord et dans lequel ont voyagé les gars de la coloniale que l'on avait amenés avec nous. Les charpentiers avaient installé des latrines à la poupe au-dessus de l'eau. Mille vingt et une personnes d'un coup ça fait beaucoup de monde ; nous les avons débarqués le lendemain à Tourane, mais un bébé en avait profité pour naître. C'était peut-être la première fois que cela arrivait sur un bateau de guerre, une quête a été faite auprès de l'équipage, elle a rapporté une bonne somme.

Le 10 nous avons chargé un nouveau contingent en baie d'Along, que nous avons débarqué le 13 au Cap Saint-Jacques, et de nouveau une naissance ! Nouvelle quête, pourvu que ça ne devienne pas une habitude, puis deux autres voyages du 15 au 25 : en tout nous avons évacué 4.200 réfugiés. Plusieurs centaines de milliers d'autres ont été évacués par bateau, car nous n'étions pas les seuls, et par avion. Les Américains ont pris notre suite dans le cadre de l'ONU. Que sont devenus tous ces gens déplacés dans un sud qui n'en pouvait déjà plus ? Ils ont été rattrapés quelques années après. En tout cas, en quelques jours, nous avons parcouru 15.200 nautiques (plus de 28.000 km), plus que nous n'en faisions en un an en France.

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L'embarquement des réfugiés en baie d'Along

Nous sommes restés à Saïgon du 25/8 au 15/9 puis de nouveau en mer : Cam Ranh 16 et 17/9 — Nhatrang du 18 au 20/9 — Vinh Ro 21/9 — Culao Ré 22/9 — Tourane du 24 au 28/9 — Culao Cham 29 et 30/9 — Port-Dayot 2/10 — Nha Trang du 2 au 5/10 — Port-Dayot du 5 au 7/10 — Poulo Condor (l'ancien bagne) 11 et 12/10 — Saïgon du 13 au 17/10.

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Port-Dayot — Un peu de détente avec Roger Hugues et Tino Rizetto

Noël 1954, une soirée mémorable

Pour fêter dignement Noël, dans notre poste nous avions décidé de rentrer chacun un bouteille d'alcool sans dire aux autres quel alcool nous avions choisi. Le pacha avait décidé d'organiser un concours de décoration des postes. Il faut dire que l'on avait fait un effort, car après la messe de minuit qui s'était déroulée dans la cuve du Foudre, les officiers, le commandant en tête, ont fait la tournée des postes et nous avions obtenu le 1er prix.

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Le repas du réveillon était plutôt frugal mais il fut bien arrosé, je me souviens que Tino Rizzetto était debout sur un banc et chantait « Quand allons-nous nous marier, nous marier… » avec l'accordéon de Barthod, lorsqu'il s'écroula raide. Nous avons mis une natte par terre et nous l'avons allongé, l'accordéon lui n'a pas survécu. Puis, l'un après l'autre, les gars se sont écroulés et nous les avons allongés les uns à côté des autres. Quelques-uns dont je faisais partie sont allés dormir dehors. Mais le matin lorsque nous sommes descendus dans le poste, les gars avaient vomi, il régnait une odeur épouvantable, la plupart dormaient encore, nous avons été obligés de les arroser avec la manche d'incendie pour les réveiller. Le midi il y avait de la cervelle à manger, nous avons été dans l'impossibilité de faire honneur au repas.

Suite du carnet de bord. Cap Saint-Jacques 18 et 19/10 — Saïgon du 19/10 au 28/11 — Port-Dayot 30/11 — Saïgon du 2 au 6 /12 — Singapour les 8 et 9/12 (exercices inter-alliés) — Saïgon de 11/12 au 11/2/55 — Port-Dayot du 14 au 18/2 — Cam Ranh du 18 au 21/2.

Année 1955

En début d'année Fernand et moi avons enfin obtenu nos galons de quartier-maître, ce n'était pas trop tôt, dans la marine l'avancement était plutôt difficile, ce qui rebutait beaucoup de rempiler, encore une occasion de fêter ça.

Tourane 22/2 — Iles Paracels 23/2 — Tourane 24/2 au 6/3 — Port-Dayot du 7 au 11/3 — Tourane du 20 au 28/4.

Hué

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Le col-des-nuages

Alors que nous étions au mouillage à Tourane, il nous a été proposé une excursion à Hué, l'ancienne cité impériale des empereurs d'Annam, à l'époque celle-ci appartenait à l'empereur Bao Daï. Nous y sommes allés à bord de GMC de l'armée en passant par le col-des-nuages qui relie Tourane à Hué, environ cent kilomètres de routes de montagne. Le col-des-nuages est à vingt-cinq kilomètres de Tourane, et comme son nom l'indique, il est souvent dans les nuages. C'est là que René Berringer dont je parle plus tard était affecté à la station radar de l'aviation.

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La cité impériale de Hué

La fin de notre présence au Tonkin

Le 14 mai 1955 nous étions en baie d'Along, c'était un défilé de bâtiments qui quittaient le Tonkin. Nous avions à bord des journalistes des différentes agences de presse. Toute la journée nous avons dû expédier leurs articles vers la France par, je crois, l'intermédiaire de Saint-Lys radio (FFL 3). C'était une station radio des PTT située dans les Pyrénées et qui se chargeait de relier toute la terre avec tous les bateaux, n'importe où sur la mer, on la nommait d'ailleurs le berger de la mer. Cette station a été fermée il y a quelques années, elle aurait mérité que la poste édite un timbre à cette occasion. Nous sommes partis les derniers. Une page de notre histoire qui se tournait. Quand je pense que mon grand-père avait participé à la conquête du Tonkin…

Quelques jours auparavant, nous avions procédé à une cérémonie d'adieux au cimetière des marins. Ce cimetière était situé au pied du rocher de l'île de Cat Nang en baie d'Along, il y avait une petite plage en forme de proue de bateau et tous les marins morts depuis la conquête du Tonkin y ont été inhumés, dont l'amiral Francis Garnier avant d'être transféré à Saïgon puis en France. Ce cimetière n'existe plus maintenant, en 1956 le gouvernement du Nord Viêt Nam releva toutes les tombes et la plupart ont été rapatriées au cimetière militaire de La Legue près de la nécropole du Fréjus. C'est maintenant un lieu touristique qui a été rebaptisé Ilot Tip-Top.

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L'adieu au cimetière des marins

Baie d'Along du 30/4 au 3/5 — Tourane du 4 au 7/5 — Culao Cham 8/5 — Baie d'Along du 9 au 16/5 — Tourane le 17/5 — Saïgon 18/5

La fin de notre séjour en Indochine

Dès la fin de la guerre, on a vu arriver des casques bleus canadiens et des turbans bleus indiens (quand ils se baignaient, qu'ils enlevaient leur turban, leur chevelure leur descendait dans le dos presque jusqu'au creux des genoux) puis des américains en civil de plus en plus nombreux (des conseillers militaires). De plus en plus de bateaux américains arrivaient également, nous sentions bien que nous n'allions pas tarder à être remplacés.

C'est fait le 30 mai 1955 : nous quittons le sol vietnamien, sur le quai moins de monde qu'à notre arrivée, seulement quelques con gai (jeunes femmes vietnamiennes) à pied ou en pousse, souvent en pleurs, qui voyaient partir des marins avec lesquels elles avaient eu des « rapprochements » et espéraient certainement venir en France.

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On quitte le quai de l'Argonne

Que sommes-nous allés faire là-bas ?

Nous avons été envoyés là-bas, je me demande bien pourquoi. C'était la fin. En tout cas ça nous a fait un beau voyage. Quelquefois nous avons effectué des tirs de 152 à la demande de troupes à terre. Comme de par mon numéro de plat, le 622q je crois, je faisais partie de la compagnie de débarquement, plusieurs fois j'ai été envoyé dans la brousse sur un LCM blindé pour assurer des liaisons avec le Montcalm, mais elles se sont le plus souvent révélées aléatoires. Lorsque l'on était sous le couvert, plus grand chose ne se passait. Lorsque nous étions au mouillage, nous devions assurer les gardes de quai, en particulier à Nha Trang : pour dire que le rivage était calme, les embarcations du bord pouvaient accoster pour venir chercher des permissionnaires.

Alors que la guerre était finie déjà depuis quelque temps, une nuit la compagnie de débarquement a été réveillée, le temps de nous préparer, on nous a emmenés hors de Saïgon. Il ne faisait plus nuit car il y avait des incendies partout, on nous a laissés en plan, les balles nous sifflaient aux oreilles, nous nous sommes planqués comme on a pu, on entendait des explosions de mortier, on n'en menait pas large. Nous ne savions pas ce que nous faisions là. Dans la journée on est revenu nous rechercher et en rentrant à bord, nous avons appris ce qui s'était passé : les Binh Xyuên et les Hoa Hao, sectes armées de l'armée et de la police ou l'inverse, se battaient pour faire main basse sur les activités plus ou moins louches de la capitale.

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La marine verte, de la couleur de leurs uniformes (réséda) en Indo, c'est sur ce genre d'embarcation que j'ai fait quelques missions

Rencontres imprévues

Un jour, lorsque nous étions à Tourane, des copains rentrant de permission m'ont demandé si je connaissais un nommé René Berringer de Belleville. Bien sûr que je le connaissais ! Il s'était engagé dans l'aviation presque en même temps que nous, il était alors à la station radar du col-des-nuages. Il est venu à bord et nous avons passé la soirée ensemble, je ne l'ai plus jamais revu depuis.

Une autre fois, après la guerre, en novembre 1954, je me trouvais en centre de repos au Cap Saint-Jacques. En me promenant sur la plage, je me suis entendu appelé « Hé Schmitt ! ». Me retournant, j'ai vu une sorte de cadavre couché sur le sable. « Tu ne me reconnais pas ? », « Tu es Raymond Plantin, mes parents m'avaient écrit que tu étais porté disparu à Ðiện Biên Phủ ». Ce sont nos premiers mots, il m'a alors expliqué qu'il avait été fait prisonnier lors de la chute de Dien Bien Phu et qu'il avait fait partie de la fameuse colonne de la mort qui les avait conduits jusqu'en troisième interzone en Chine : deux tiers des prisonniers sont morts en route, de la faim et des mauvais traitements. Deux fois il a tenté de s'échapper, chaque fois il a été repris. Lorsqu'il a été libéré, il ne pesait plus que trente-cinq kilos. Lui aussi est venu nous voir à bord à Saïgon, je ne l'ai jamais revu non plus. J'ai appris récemment qu'ils étaient décédés tous les deux.

Rencontrer deux camarades de notre village à l'autre bout de la terre, il faut le faire.

Le voyage de retour

Le voyage de retour pour nous a été une véritable croisière. Première escale les 2 et 3 juin à Singapour que nous connaissions un peu pour y être déjà allés deux fois. Avec l'argent qui nous avait été remis nous en profitons pour ramener des souvenirs. En Indo les piastres avaient cours, mais en réalité lorsque nous quittions le pays elles ne valaient plus rien. Avant de partir nous avons dû les placer sur notre livret de caisse d'épargne pour qu'elles soient converties en francs. A chaque escale nous touchions donc des espèces locales, somme évidemment variable suivant le grade. Avant chaque escale le plan de la ville était affiché dans la coursive équipage et là le quartier Off limit quartier chaud, interdit, était nettement indiqué, ce qui fait que c'était la destination première de la plupart des marins. Mais ce qui nous intéressait surtout, c'étaient ces immenses galeries marchandes où les vendeurs pour nous attirer nous offraient du coca-cola, et où nous pouvions trouver une multitude de choses dont on n'avait pas l'habitude (nous étions sortis de la guerre il n'y a pas si longtemps) : en particulier les appareils photo allemands Zeiss Ikon qui étaient les meilleurs à l'époque, où les premiers tourne-disques 33 tours, qui cramaient quand on les branchait à bord, car nous étions équipés du 220 continu ce que ne savait pas tout le monde.

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Rafraîchissements à la NAAFI

À la NAAFI, le foyer du soldat à Singapour, l'alcool n'était servi qu'à partir de 17 heures. Là nous avons pu manger et même danser le soir.

Le 5 nous avons fait escale à Poulo Kurum pour nous ravitailler en mazout, puis direction Rangoon en Birmanie, la ville aux mille pagodes couvertes d'or que nous voyions scintiller au soleil en remontant l'Irrawaddy, escale les 7-8 et 9 juin.

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En remontant l'Irrawaddy
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Vues de Rangoon

La croisière continue. Maintenant nous nous dirigeons vers l'île de Ceylan, maintenant Sri Lanka. Dans le golfe du Bengale nous sommes pris dans un typhon, pendant plusieurs jours nous avons été balancés, et même un après-midi, alors que j'étais de quart, le bateau s'est mis à pencher, pencher, pencher, tout dégringolait dans le PC radio puis il est remonté tout doucement. Il a recommencé de l'autre côté et il est revenu à la verticale, nous nous rendions bien compte à l'intérieur qu'il s'était passé quelque chose de pas normal. Un timonier qui descendait de la passerelle de commandement nous a expliqué que nous avions été heurtés par ce qu'on appelle aujourd'hui une vague scélérate et ceux qui l'ont vue, ont cru que c'était la fin : le bateau a accusé 37 degrés de gîte, alors que le maximum théorique était de 35. Pas mal de dégâts à bord, dans la coursive équipage la double cloison était fendue tout du long et l'on voyait la fissure s'ouvrir et se refermer à chaque torsion de la coque.

Colombo le 13 juin 1955

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Kandy, le jardin botanique

Pour rentrer dans le port de Colombo, on a mis plusieurs heures, car la houle venait de travers et nous n'arrivions pas à entrer dans la passe. Arrivés à Colombo, ce n'était plus le bateau mais la terre qui bougeait. Ce qui nous a surpris dans cette ville, c'était le nombre des corbeaux, on a su qu'ils faisaient fonction d'éboueurs. Une excursion nous a été proposée dans le centre de l'île à Kandy, lieu encore typiquement britannique. Je me rappelle que l'on a mangé au Queen's Hotel, repas délicieux mais tellement épicé qu'il fallait se tenir à la table pour avaler cette nourriture. Nous avons visité le jardin botanique, ainsi que le parc d'acclimatation où de nombreux animaux sauvages attendaient leur envoi pour d'autres pays. Nous avons également visité une plantation de thé, dans de grands hangars des femmes en sari de toutes les couleurs triaient à genoux les feuilles une à une, et la pagode dédiée à la dent de Bouddha où il trône tout couvert d'or. Nous avons également été surpris par le nombre d'éléphants qui travaillaient. Le soir, leurs cornacs les baignaient dans la rivière et les frottaient avec une brosse, ils avaient l'air de bien aimer cela.

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Baignade des éléphants
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La pagode de la dent de Bouddha à Kandy

Le 21 nous faisions escale à Djibouti

Les 23 et 24 à Massawa en Erythrée. Pas grand-chose à dire de ces villes, si ce n'est que c'est le désert, un des points les plus chauds du globe, aussi le pays de la soif. A Djibouti nous avons embarqué de l'eau saumâtre, si bien que le café le matin était à moitié salé, idem pour la glace que l'on mettait dans le vin. Pour nous rafraîchir, nous avions bien du thé mais fait avec cette eau, malgré la compensation par une grande quantité de sucre, cela n'avait rien de désaltérant. Certains sont allés en excursion à Asmara la capitale, et il paraît que là-haut c'était bien vert car elle, se trouve en altitude.

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Le palmier en zinc dont se souviennent tous ceux qui sont passés à Djibouti
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Le port de Massawa

Une anecdote quand même : lorsque nous sommes arrivés à Massawa il faisait nuit noire, comme d'habitude nous couchions nus sur le pont, au matin coups de sifflet pour nous faire rentrer, nous ne nous étions pas aperçus qu'il y avait des habitations sur le port.

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La statue de Ferdinand de Lesseps

La colossale statue de Ferdinand de Lesseps haute de plus de 10 mètres, érigée au mois de novembre 1899, nous invitait à entrer dans le canal. Hélas cette statue sera dynamitée quelques années après par les Egyptiens.

Nous passons à nouveau le canal de Suez pour nous rendre à Beyrouth les 29, 30 et 31 juin. Trois jours inoubliables.

Beyrouth

C'est la première fois qu'un bâtiment faisait escale à Beyrouth depuis qu'en 1943 le général de Gaulle avait accordé l'indépendance au Liban. Nous avons été reçus avec beaucoup de chaleur, que ce soit par les Européens ou les Arabes. Tout le monde cherchait à nous adresser la parole. Radio Beyrouth est venue faire une émission à bord, passant sur les ondes les disques demandés par l'équipage. Nous avons été reçus dans les jardins de l'ambassade de France, jolies filles, buffet bien garni et boissons à volonté. Nous qui depuis plus d'un an n'avions connu que les asiatiques, nous étions un peu intimidés. Beyrouth n'avait pas usurpé son nom de Perle de la Méditerranée, ville magnifique et immenses plages de sable fin. Dire que des combats quelques années après allaient défigurer cette merveille…

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La place des canons
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Eglise Saint-Georges et Mosquée Mohammad Amine
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Le centre-ville

La fin du voyage

Le 6 juillet nous arrivons à Toulon, le Montcalm arbore sa flamme de guerre, elle part du haut du mât avant et traîne loin derrière dans la mer. La flamme de guerre est traditionnellement arborée par un navire de guerre qui rentre de campagne et sa longueur indique le nombre de missions réalisées jusqu'à ce jour.

Comme nous étions en fin de contrat, Fernand et moi nous sommes restés à bord pendant que la première moitié de l'équipage partait en permission. Nous remettions en état le bateau qui allait repartir à Sidi Abdallah pour un carénage et participer aux combats de la guerre en Algérie. Puis à notre tour, nous avons eu droit à quatre-vingt-dix jours de permission. En rentrant nous avons été affectés au cinquième dépôt à Toulon pour terminer les quelques jours de notre temps qui nous restaient.

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Arrivée à Toulon, pour nous c'est la dernière fois

Avenay-Val-d'Or, 2009

Carte du périple